Pied diabétique : le paradoxe de la marche ?
Patrick Laure- Les Actualités du JIM © 2026 JIM
Une revue systématique invite à repenser les conseils d’activité physique donnés aux patients diabétiques à risque podologique : ni immobilité, ni marche à tout prix, mais une approche individualisée.
On estime que 15 à 25 % des personnes diabétiques subiront un ulcère du pied (UDP), une complication grave qui expose à la nécrose, à l’infection et à l’atteinte des tissus profonds, y compris l’os. Dans ce contexte, la marche pose un paradoxe apparent. D’un côté, elle contribue au contrôle glycémique et à la prévention cardiovasculaire. De l’autre, elle augmente les contraintes mécaniques sur un pied parfois neuropathique, déformé ou mal chaussé. De fait, certains patients réduisent leurs déplacements, par prudence ou pour éviter les douleurs. Or, de récents travaux suggèrent que l’inactivité pourrait elle-même fragiliser les tissus, diminuer les capacités musculaires et vasculaires et donc favoriser l’UDP.
Pour en savoir plus, des chercheurs pilotés par l’université de Leicester (Grande-Bretagne) ont réalisé une revue systématique en interrogeant les bases Medline, Embase et Scopus. Ils ont trouvé 4 650 études sans doublons, dont 16 ont été incluses dans leur analyse, représentant un effectif de 7 200 personnes diabétiques, dont environ 40 % de femmes, et 30 à 50 % âgées de plus de 50 ans. Ces études restent cependant de qualité méthodologique limitée : seules 3 d’entre elles ont été jugées correctes (cotation NOS « fair »), les 13 autres ayant été classées comme faibles.
Un risque d’ulcère doublé chez les inactifs
Dans 11 des 16 études (69 %), les personnes considérées comme inactives présentaient un risque significativement accru d’UDP. Une méta-analyse exploratoire portant sur les 3 études au seuil d’activité le mieux défini (150 minutes d’activité modérée par semaine) a estimé ce surrisque à 2,09 (IC95 % 1,32–3,32, p = 0,002) ; en élargissant l’analyse à 2 études supplémentaires, dont le seuil d’activité était moins clairement défini, l’estimation grimpait à 2,60 (IC95 % 1,81–3,72, p < 0,001), un chiffre à interpréter avec prudence. Par ailleurs, dépenser au moins 1 500 MET par semaine était associé à une réduction importante de ce risque (p < 0,001), et les participants passant au moins 7,5 heures par jour debout ou à marcher semblaient moins exposés (p < 0,05). Néanmoins, les auteurs ne sont pas parvenus à déterminer un « seuil minimal protecteur » d’activité. Tout au plus suggèrent-ils que sa régularité compterait autant que son volume.
Le rôle de la variabilité quotidienne des pas illustre bien cette complexité : dans une étude, une variabilité plus marquée du nombre de pas précédait la survenue d’un ulcère, alors que dans une autre, c’est au contraire une variabilité plus faible du nombre de foulées qui était associée à un risque accru de récidive. Les auteurs notent que les profils de patients différaient sensiblement entre les deux cohortes (antécédent ou non d’ulcération, ancienneté du diabète, durée de suivi), ce qui pourrait expliquer en partie ces résultats contradictoires.
Quant à la sédentarité, seule une étude prospective de 175 participants a pu être analysée. Au moins 8 heures quotidiennes triplaient le risque (OR 2,95, p = 0,008), mais ce travail comporte une grande probabilité de biais.Sur le plan physiopathologique, les auteurs avancent plusieurs hypothèses pour expliquer ce lien : l’inactivité et la sédentarité pourraient favoriser une sarcopénie des muscles intrinsèques du pied, altérer le contrôle glycémique et donc la capacité de cicatrisation, et retentir sur la santé cardiovasculaire. La sédentarité serait en outre associée à des phénomènes d’ischémie-reperfusion, à une dysfonction endothéliale et à une altération de la microcirculation, voire à une moindre élasticité de la peau plantaire du fait de l’appui assis prolongé.
Des limites qui invitent à la prudence
Notons que seules 2 études s’appuyaient sur des mesures objectives de l’activité physique, les autres reposant sur des questionnaires ou entretiens. De plus, les patients présentant déjà une neuropathie ou une déformation du pied peuvent avoir tendance à marcher moins en raison de la douleur, de l’inconfort ou des conseils médicaux reçus : l’inactivité mesurée peut donc être la conséquence d’un pied déjà à risque, plutôt que la cause de l’UDP. Enfin, plus de la moitié des études (56 %) provenaient d’Éthiopie ou d’Iran, des populations dont le mode de vie, le chaussage et l’accès aux soins diffèrent sensiblement de ceux des pays occidentaux, ce qui limite la portée de ces résultats.
Selon les auteurs, ces données ne justifient ni l’immobilité préventive ni l’encouragement systématique à marcher. Elles plaideraient plutôt pour une activité individualisée, associée à l’examen régulier des pieds, à un chaussage adapté et à une surveillance des contraintes plantaires. Ils appellent à des études prospectives utilisant des objets connectés, afin de définir à l’avenir des seuils d’activité personnalisés.
En somme, pour prévenir l’UDP, le défi n’est peut-être pas de marcher plus… mais de marcher juste
