Sur TikTok, les vidéos consacrées à la goutte totalisent plus de 400 millions de vues mais véhiculent une information biaisée, privilégiant régimes et remèdes naturels au détriment des informations et traitements validés.
La goutte est une maladie chronique à tropisme articulaire liée aux dépôts d’urate monosodique, à la croisée des voies métaboliques et de l’inflammation, typiquement révélée par des poussées d’arthrite aiguë très douloureuses. L’imaginaire du “gros orteil” du sujet pléthorique persiste, mais le visage contemporain de la maladie a changé : vieillissement, comorbidités cardio-rénales, polymédication, et risque d’évolution vers une goutte chronique tophacée et handicapante en l’absence de contrôle durable de l’uricémie sont désormais au programme. La physiopathologie est mieux comprise et les traitements hypo-uricémiants permettent une stratégie de fond efficace, à condition d’être convenablement utilisés. Pourtant, malgré des recommandations claires, la prise en charge reste souvent sous-optimale, du fait d’une observance fragile, d’une information insuffisante, et d’une inertie thérapeutique.
En décembre 2024 : 116 vidéos identifiées
La qualité de l’information délivrée aux patients est importante et, à ce titre, quelle est la contribution des réseaux sociaux ou des plateformes comme TikTok ? Cette question pertinente est à l’origine d’une enquête, en fait d’une analyse de contenu mixte (à la fois qualitative et quantitative). La recherche d’information a débuté en tapant le mot “ gout ” sur la page Discover de TikTok et en utilisant un nouveau compte pour neutraliser l’effet des algorithmes personnalisés. Les 200 premières vidéos retrouvées ont été collectées le même jour (5 décembre 2024). Après élimination des doublons et des contenus non liés à la goutte, 116 vidéos en langue anglaise ont été finalement retenues.
Pour chaque vidéo, les données suivantes ont été recueillies :
- caractéristiques du compte (type : particulier, professionnel de santé, entreprise commerciale, organisation de santé, média ; pays, nombre de followers) ;
- métriques d’engagement : nombre de vues, likes, commentaires, partages, signets ;
- caractéristiques du format : type de vidéo (documentaire visuel, discours oral, animation, etc.), type d’audio, type de présentateur (patient, proche, professionnel de santé, voix IA, etc.) ;
- objectif principal : conseil santé, éducation, récit personnel, vente de produits, divertissement ;
- tonalité émotionnelle (sérieux, informatif, triste, humoristique, etc.) et connotation globale (plutôt positive, négative, neutre) ;
- contenu sur la goutte : définition, facteurs de risque, complications, prise en charge
Près de 427 millions de vues
Les 116 vidéos en question ont totalisé environ 426,6 millions de vues, plus d’un million de likes, 344 000 commentaires, 102 000 partages et 90 000 signets. La durée moyenne était de 52 secondes et le nombre de followers a atteint 59 millions, majoritairement basés aux États-Unis (68 %), mais aussi au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et aux Philippines. Les présentateurs étaient le plus souvent des patients ou des proches atteints de goutte (27 %), des professionnels de santé (24 %) ou des tout-venants (23 %), plus rarement une voix IA (15 %).
L’objectif des vidéos se décline en conseil santé (38 %), récits personnels (20 %), promotion/vente de produits (19 %) ou encore divertissement pur (10 %). La tonalité dominante était informative (63 %) et sérieuse (37 %), avec un léger biais vers une connotation négative (38 %) plutôt que positive (35 %). Le vécu était souvent dramatisé, décrit en termes de douleurs intenses, de handicap et de gêne sociale.
Un contenu médical pauvre et orienté
La qualité du contenu médical laisse véritablement à désirer : seules 28 % des vidéos proposaient une véritable définition de la goutte. La plupart la décrivaient comme une hyperuricémie avec formation de cristaux dans les articulations ; plus de la moitié attribuaient l’hyperuricémie principalement à une alimentation riche en purines (viande, sucreries, fruits de mer, alcool). Une seule vidéo mentionnait correctement le fait que la majorité (70 %) des purines provient de mécanismes endogènes, notamment du renouvellement cellulaire. Les facteurs de risque étaient évoqués dans 45 % des vidéos, quasi exclusivement sous l’angle régime de vie / alimentation (94 % des vidéos traitant des risques) : excès de viande, alcool, “ maladie de riches ”. Très peu de contenus mentionnaient les comorbidités (insuffisance rénale, syndrome métabolique) ou les facteurs génétiques et ethniques, pourtant majeurs dans l’épidémiologie de la goutte.
Les complications de la goutte non traitée n’étaient presque jamais abordées : seulement 9 vidéos (8 %) évoquaient les tophus, la destruction articulaire, l’atteinte rénale, les comorbidités (maladie cardiovasculaire, diabète ou HTA).
Une prise en charge orientée par des intérêts variés
La prise en charge de la goutte était abordée dans 79 % des vidéos, avec un déséquilibre frappant : si la diététique était citée dans 53 % des vidéos, et les compléments, phytothérapie et “ remèdes maison “ dans 40 %, l’hygiène de vie (activité physique, hydratation) était traitée de manière marginale, les médicaments symptomatiques (AINS, colchicine, corticoïdes) abordés dans seulement 7 vidéos, et le traitement hypouricémiant au long cours mentionné dans seulement 2 vidéos.
Les remèdes naturels étaient largement mis en avant, souvent avec un ton très positif et des promesses fortes (guérir la goutte, équilibrer l’acide urique naturellement) : jus de cerises, tisanes composées, compléments “ à base de plantes, sans hormones, sans effets secondaires “ forment le menu de base. Plusieurs vidéos utilisant des voix IA et une imagerie mettaient en avant une caution médicale implicite, alors que les produits proposés n’avaient aucune vertu thérapeutique démontrée.
Sur le plan de l’engagement, les vidéos proposant des stratégies thérapeutiques suscitaient plus de partages et de signets que les autres, ce qui confirme que le public recherche surtout des conseils pratiques et actionnables. A contrario, les rares vidéos qui détaillaient les complications de la goutte étaient nettement moins vues et moins relayées.
La mésinformation comme ligne de mire
Cette étude montre que TikTok véhicule une quantité considérable d’informations sur la goutte, avec un impact potentiel massif (plus de 400 millions de vues pour 116 vidéos). La mésinformation est ainsi récompensée, mais ce n’est pas le seul domaine où elle fonctionne ainsi. Les contenus réducteurs simplifient le risque en le réduisant à l’alimentation et à l’alcool, tout en minimisant ses déterminants majeurs (génétique, fonction rénale, poids, comorbidités) et en occultant le rôle fondamental des traitements de fond, notamment des hypo-uricémiants. Les approches diététiques et “ naturelles “ au détriment de stratégies fondées sur des preuves sont systématiquement mises en avant. La goutte est ainsi représentée comme une maladie dont le principal déterminant est le comportement à risque du patient en faisant fi de sa véritable pathogénie.
Cette analyse, limitée par son caractère transversal, l’inclusion de vidéos exclusivement anglophones et la taille relativement modeste de l’échantillon, n’en fournit pas moins un instantané précieux d’un environnement informationnel qui influence inévitablement les attentes, les croyances et les décisions des patients. Elle plaide pour une stratégie proactive d’investissement des réseaux sociaux afin de neutraliser la mésinformation, le constat de la dérive actuelle n’étant pas à prendre à la légère.
References
‘Ofanoa S, Tu’akoi S, Manako E, et al. Gout, TikTok and misleading information: a content analysis. Rheumatol Adv Pract. 2025 Dec 10;9(4):rkaf126. doi: 10.1093/rap/rkaf126.
