A l’occasion du 19ème Congrès national de médecine et traumatologie du sport (1), Dr Hervé Auquier, médecin du sport à Bruxelles, a consacré une communication aux liens entre course à pied et arthrose. Pendant longtemps, une idée simple a dominé les conseils donnés aux coureurs : chaque impact abîmerait progressivement le cartilage, jusqu’à provoquer de l’arthrose. Cette représentation s’inscrit dans l’ancienne « théorie de l’usure », inspirée d’une vision mécanique de l’articulation. Comme une pièce soumise à des frottements répétés, celle-ci serait supposée se détériorer avec le temps et l’usage.
Cette explication historique a contribué à la prudence, parfois excessive, recommandée aux personnes souffrant de douleurs articulaires. Elle ne rend toutefois pas compte de la complexité du vivant. Le cartilage n’est pas un matériau inerte : il répond aux contraintes, se déforme temporairement et participe à un système biologique comprenant les muscles, les tendons, l’os, la membrane synoviale et le système nerveux. L’arthrose, quant à elle, ne dépend pas d’un seul facteur. L’âge, les antécédents de blessure, le poids, la force musculaire, la génétique, le niveau d’activité et la façon dont les charges sont augmentées peuvent tous intervenir.
Une articulation qui s’adapte à l’effort
Les études consacrées aux effets immédiats de la course montrent que le cartilage peut perdre temporairement une partie de son épaisseur sous l’effet de la compression. Cette modification correspond surtout à un déplacement de liquide dans le tissu. Après une courte période de récupération, l’articulation retrouve généralement son état initial, ce qui témoigne d’une capacité d’adaptation plutôt que d’une destruction automatique.
La réponse dépend néanmoins de la charge appliquée. Une séance inhabituelle, très longue ou très intense peut provoquer une réaction douloureuse, notamment chez une personne peu entraînée ou déjà gênée. Il faut donc distinguer l’effet transitoire d’un effort et une détérioration durable. Chez les coureurs récréatifs, les données disponibles ne montrent pas que la pratique régulière entraîne systématiquement davantage d’arthrose que l’inactivité. Certaines études associent même cette pratique à un risque plus faible d’arthrose du genou et de lombalgie que des niveaux de pratique très élevés ou que la sédentarité.
Ces résultats ne signifient pas que courir protège tout le monde ni que la distance parcourue est sans importance. Les pratiques extrêmes, les augmentations rapides de volume, les blessures répétées et l’absence de récupération peuvent modifier l’équilibre. La question n’est donc pas seulement « courir ou ne pas courir ? », mais plutôt « quelle charge cette personne peut-elle tolérer aujourd’hui, et comment la faire évoluer ? »
Courir avec une arthrose : une possibilité à individualiser
La présence d’une arthrose sur une radiographie ou une IRM ne suffit pas à déterminer ce qu’une personne peut faire. Des anomalies visibles peuvent exister sans douleur, tandis qu’une douleur importante peut survenir malgré des images peu impressionnantes. L’imagerie décrit une structure à un moment donné ; elle ne mesure ni la force, ni la confiance dans le mouvement, ni la capacité à récupérer après l’effort. Elle doit donc être interprétée avec les symptômes, l’examen clinique et les objectifs de la personne.
Pour certains patients arthrosiques, une course adaptée peut contribuer à entretenir la force musculaire, la mobilité, la condition physique et la qualité de vie. Elle peut aussi redonner confiance dans l’usage de l’articulation. Les bénéfices sont souvent liés à l’activité physique dans son ensemble et non à la course seule. Si courir est mal toléré, la marche rapide, le vélo, l’aquagym ou le renforcement musculaire peuvent constituer des étapes utiles ou des alternatives.
Une douleur modérée pendant l’exercice n’annonce pas nécessairement une lésion. En revanche, une aggravation nette et persistante dans les heures ou les jours suivants indique que la charge était probablement trop élevée. L’objectif est de trouver un niveau d’effort compatible avec une récupération satisfaisante, puis de progresser sans chercher à franchir brutalement un seuil.
Reprendre progressivement et reconnaître les signes d’alerte
Chez une personne sédentaire ou arthrosique, la reprise gagne à être encadrée par un professionnel de santé, un kinésithérapeute ou un entraîneur formé à l’adaptation de l’exercice. Le programme peut commencer par de la marche, puis alterner de courtes séquences de course et de récupération. La fréquence, la durée, le terrain, la vitesse et les jours de repos sont ajustés selon les réactions de l’articulation. Une seule variable à la fois est généralement modifiée, afin d’identifier plus facilement ce qui est bien toléré.
Le renforcement des muscles des cuisses, des hanches et du tronc peut aider à améliorer le contrôle du mouvement et la tolérance à l’effort. Un échauffement progressif, des chaussures confortables et une attention portée au sommeil et à la récupération complètent cette démarche. Il n’est pas nécessaire de courir « malgré tout » : l’écoute des symptômes sert à réguler la charge, non à renoncer au moindre inconfort.
Un avis médical est particulièrement indiqué en cas de douleur intense ou croissante, de gonflement important, de blocage, d’instabilité, de traumatisme récent, de douleur nocturne inhabituelle ou de symptômes qui ne diminuent pas après plusieurs jours d’adaptation. Ces signes ne permettent pas à eux seuls de poser un diagnostic, mais ils justifient de réévaluer le programme et, si besoin, de rechercher une autre cause.
Que retenir ?
En 2026, les données disponibles invitent à dépasser le mythe de l’usure : la course à pied ne détruit pas systématiquement les articulations (2), et pourrait même, chez certains coureurs récréatifs, être associée à un moindre risque d’arthrose. Le message le plus juste n’est toutefois ni « la course détruit les articulations » ni « courir est toujours bénéfique » : les articulations s’adaptent, mais cette adaptation a ses limites et varie d’une personne à l’autre. Pour les patients arthrosiques, un programme progressif et encadré permet de reprendre une activité physique en toute sécurité, avec des bénéfices potentiels sur la douleur, la fonction et la qualité de vie. Une reprise progressive, une charge bien dosée, le renforcement musculaire, l’accompagnement et l’interprétation prudente de l’imagerie offrent une base plus solide que les idées reçues. Pour les patients comme pour les professionnels, la priorité est de construire une pratique réaliste, évolutive et compatible avec les symptômes, les objectifs et la vie quotidienne.
