Depuis longtemps, l’industrie de la chaussure de course investit en masse dans des technologies censées améliorer le confort, la prévention des blessures et la performance. Selon l’Observatoire du Running (2025), neuf millions de paires ont été vendues en France en 2024 (+21 % par rapport à 2023). La conception des modèles repose sur des formes (les moules tridimensionnels) dérivées de l’anatomie masculine, puis réduites et recolorées pour le marché féminin. Une pratique (le « shrink it and pink it ») qui néglige les différences anatomiques (avant-pied plus large, talon plus étroit, arches plus hautes) et biomécaniques (cadence plus élevée, forces d’impact moindres, angles pelviens différents) propres aux femmes. Tout en ignorant l’impact physiologique des cycles hormonaux, de la grossesse ou du vieillissement.
Ainsi, et bien que plus d’un compétiteur sur trois est femme, on ignore si les modèles disponibles répondent à leurs besoins.
Afin d’en savoir plus, des chercheurs canadiens (université Simon Fraser, Burnaby) ont exploré les besoins et les préférences en matière de chaussures de course chez les femmes, que leur pratique soit de loisir ou de compétition.
Vingt et une coureuses âgées de 20 à 70 ans (dont 43 % ayant couru pendant ou après une grossesse) ont participé à deux groupes de discussion semi-dirigés à Vancouver. Trois grands axes ont émergé. D’abord, les femmes placent le confort au cœur de leurs critères de choix, bien avant l’apparence ou la marque. Elles recherchent un avant-pied plus spacieux, un contrefort de talon ajusté et un amorti suffisant. Les compétitrices y ajoutent des éléments de performance (comme les plaques de carbone).
Par ailleurs, pour elles, la chaussure joue un rôle central dans la prévention des blessures. Cette position conduit nombre d’entre elles à se fier aux revendeurs « spécialisés » pour orienter leur choix, illustrant le manque d’informations scientifiques accessibles sur les liens entre chaussure et santé musculosquelettique.
Enfin, les participantes demandent des modèles adaptés aux étapes de la vie. Les plus jeunes évoquent un élargissement et un allongement du pied pendant et après la grossesse, nécessitant davantage de soutien et d’amorti. Les plus âgées privilégient la stabilité et la protection. Avec l’expérience, toutes affirment être passées d’une logique esthétique à une logique de fonctionnalité.
Selon les auteurs, l’offre actuelle de chaussures de course est inadaptée aux besoins évolutifs des femmes. Ils réclament qu’elles participent pleinement à leur conception, même si les coureurs ne sont pas forcément les meilleurs chausseurs.
